Coaching : le suivi par la puissance

Jeudi 30 octobre 2014, le très réputé « Journal of Sports Sciences » publiait un article qui n’aura pas échappé aux passionnés de l’entraînement cycliste : « A six-year monitoring case study of a top-10 cycling Grand Tour finisher » (Pinot et Grappe 2014), comprenez « 6 années de suivi de puissance et de charge d’entraînement chez un cycliste top 10 de Grand Tour ». Une véritable mine d’information qui permet notamment de comprendre qu’un tel coureur professionnel pouvait développer 20,4 W/kg de Pmax et environ 7,4 W/kg à PMA. Très intéressant, mais encore faut-il savoir ce que cela signifie… Aujourd’hui la puissance est très utilisée dans les milieux cyclistes pour le suivi de l’entraînement et de la performance. Mais comment cela fonctionne ? Explication avec la B’twin U19 Racing Team

Tout d’abord, qu’est-ce que la puissance en cyclisme ? Sans entrer dans les détails complexes, une puissance est une quantité d’énergie utilisée à un moment donné. En cyclisme, la puissance représente ainsi l’énergie que l’on utilise pour appuyer sur les pédales, et donc l’énergie utilisée pour avancer. Dans des conditions fixes, plus on développera une puissance élevée et plus on ira vite. Mesurer la puissance en cyclisme permet donc d’estimer directement l’intensité à laquelle on pédale et de prédire ainsi la vitesse à laquelle on va avancer.

La raison pour laquelle la puissance est aujourd’hui aussi populaire en cyclisme réside dans le fait que les progrès scientifiques de ces vingt dernières années ont permis de développer et populariser des systèmes de mesure de la puissance utilisables par la grand public. Des outils tels que les roues Powertap ou les pédaliers SRM peuvent désormais être utilisés par tout un chacun et servent notamment à l’encadrement du Team B’twin U19, à l’image de ce qui est réalisé dans les équipes professionnelles, pour le suivi de l’entraînement des cyclistes. Mais comment réalise-t-on cela ?

coureur SRMUn coureur du Team B’twin U19 concentré sur leur puissance lors d’un test d’effort

La puissance est une mesure instantanée : si on demande à son compteur d’afficher la puissance développée, celle-ci variera à chaque seconde selon l’intensité avec laquelle on appuiera sur les pédales. Cela peut notamment être utile dans le cas de sprinteurs, qui doivent être capable d’aller le plus vite possible sur des durées très courtes, et donc d’avoir des pics de puissance les plus élevées possibles. Les meilleurs sprinteurs se démarquent ainsi par leur capacité à produire des pics de puissances très élevés (on attribue notamment des puissances max d’environ 1500 à 2000W pour les meilleurs sprinteurs sur route et de près de 2400 W chez certains pistard, soit, pour les connaisseurs, un peu plus de 3 CV moteurs !).

Cependant, l’analyse de la puissance ne se limite pas aux pics de puissance et à l’explosivité, elle peut également être utilisée pour suivre l’ensemble des efforts que l’on retrouve en cyclisme. Lors d’un contre-la-montre de 50 km par exemple, il ne s’agira pas cette fois-ci de sprinter le plus vite possible sur quelques secondes, mais bien de maintenir la vitesse la plus élevée possible sur l’ensemble des 50 km. Comment étudier cela en termes de puissance ? Et bien tout simplement en faisant la moyenne de toutes les puissances instantanées sur ces 50 km ! Dans des conditions similaires, un même coureur qui développera une puissance moyenne plus élevée ira plus vite et réalisera donc une meilleure performance.

Il est ainsi possible de calculer la puissance moyenne pour les différents efforts rencontrés en course et donc de prédire et comprendre la performance d’un coureur grâce à cela. Prenons un exemple concret. Lors de sa victoire sur le prologue du Tour du Qatar 2014, le redoutable rouleur américain de la BMC Taylor Phinney a développé une puissance moyenne de 488 W sur 12 minutes (données http://www.srm.de/news/road-cycling/taylor-triumphs-in-dubai-tt/). Si sur ce même contre-la-montre celui-ci s’était présenté moins en forme ou avait réalisé l’épreuve en dedans, il aurait développé une puissance moins importante, ce qui se serait traduit par une vitesse et donc une performance plus faible.

Image 1bis PhinneyLa victoire de Taylor Phinney lors du prologue du Tour du Qatar 2014 : 488 W de moyenne sur 12 minutes (http://www.srm.de/news/road-cycling/taylor-triumphs-in-dubai-tt/)

Cependant, si on s’intéresse à des durées d’efforts différentes, les puissances obtenues seront complètement différentes. Par exemple, lors de la troisième étape du Tour de San Luis 2014, le sprinteur italien de Trek Giacomo Nizzolo a développé en moyenne 171 W sur 4 heures et 15 minutes. Si l’on regarde plus en détail, alors qu’il n’a développé que 201 W de moyenne sur les 50 dernières minutes de courses, il a ensuite dû produire un effort très important lors des 5 dernières minutes en raison du train mené par les équipes de sprinteurs : 352 W de moyenne sur 5 minutes. Cela reste bien inférieur à la performance que l’on a vu précédemment chez Phinney. Cependant, Nizzolo a malgré tout réussi à s’imposer en s’appuyant cette fois-ci sur son pic de puissance à plus de 1200 W, développé lors de son sprint victorieux.

Image 1 Giacomo NizolloLes 5 dernières minutes de Giacomo Nizzolo lors de sa victoire sur la 3° étape du Tour de San Luis 2014 : 352 W de moyenne, pic à plus de 1200 W. http://www.srm.de/news/road-cycling/tour-de-san-luis-stage-3/

 

Le Centre d’Optimisation de la Performance Sportive de Besançon (mené notamment par Fred Grappe et Julien Pinot, entraîneurs au sein de l’équipe professionnelle FDJ.fr) a ainsi proposé d’établir, à partir des puissances moyennes qu’est capable de développer le cycliste pour ces différentes durées d’efforts, un « Profil de Puissance Record », qui permettrait le suivi des qualités physiques du coureur. Ce « PPR » commence par le recueil de l’ensemble des données de puissance du coureur, à l’entraînement comme en compétition. Les logiciels d’analyse de la puissance vont ensuite calculer, sur l’ensemble de ces données, la plus haute puissance moyenne pour toutes les durées d’effort allant de 1s à 5h. Il est ainsi possible d’identifier pour ce coureur son niveau de puissance, et donc de performance, pour l’ensemble des efforts que l’on retrouve en course cycliste, du sprint de quelques secondes à des efforts en endurance de plusieurs heures.

Figure 1 PPRLe PPR d’un coureur top 10 du Tour de France (données Pinot et Grappe 2014)

Les entraîneurs du Team B’twin U19 utilisent ainsi ce PPR pour suivre les performances de leurs coureurs. Prenons encore un exemple réel pour illustrer cela. L’un des jeunes cadets du Team B’twin U19 a pu bénéficier du suivi de puissance sur l’ensemble de la saison 2014. Son PPR a ainsi permis de quantifier ses progrès pour ses différentes qualités physiques. On observe notamment qu’il a progressé en terme de puissance, entre Mars (en bleu sur le graphique ci-dessous) et Août (en rouge) 2014, de 23% pour les efforts de sprint (de 1 à 10s), de 14% pour les efforts de type PMA (compris entre 5 et 10min), de 30% pour les efforts de type seuil anaérobie (de 20min à 1h) et de 38% pour les efforts en endurance (de plus de 2 heures).

Figure 2 progrèsProgrès et PPR chez un jeune cadet du Team B’twin u19 Racing Team

De plus, ce PPR peut également être utilisé afin d’identifier le profil et les qualités spécifiques d’un coureur. Comparons cette fois-ci le PPR de deux juniors membres du Team B’twin u19 pour la saison 2014. Rien qu’en observant les courbes on comprend tout de suite que l’on a affaire à deux profils de coureurs bien différents. En effet, il s’agit tout d’abord d’un sprinteur (en noir sur le graphique ci-dessous) particulièrement performant pour les efforts très courts (de 1 à 30s). A l’inverse, son compère, en orange sur le graphique, est un rouleur spécialiste du contre-la-montre, qui développe des puissances très importantes pour des efforts plus longs, de 5min à 1h. Enfin, on remarque que notre sprinteur inverse ensuite la tendance pour des efforts très longs en endurance, de plus de deux heures, où il est de nouveau très performant en termes de puissance développée.

Figure 3 profilsPPR et profil du coureur chez deux juniors du Team B’twin u19

Grâce à ses données on peut notamment conclure que notre sprinteur sera particulièrement redoutable en cas d’arrivée au sprint massif ou en petit comité à la fin d’une course longue et usante, imposant le maintien de puissances élevées sur plusieurs heures. A l’inverse, notre rouleur devra s’appuyer davantage sur ses qualités pour des efforts d’environ 20 à 30 minutes afin de s’extraire du peloton et s’imposer en solitaire.
Le suivi de la puissance et du PPR est donc un atout majeur dans la formation et l’accompagnement des jeunes talents du team B’twin U19. Les entraîneurs et le staff peuvent ainsi porter une attention toute particulière aux progrès et aux évolutions de leurs protégés. Le suivi de la puissance leur offre des informations qui leurs seront primordiales afin d’aller le plus loin possible dans l’accompagnement de ces jeunes cyclistes vers la pratique au plus haut niveau, où ces outils sont déjà utilisés pour le suivi des meilleurs athlètes au monde.

Références :

Par Théo Ouvrard – Etudiant Master 2 « Entraînement, Management et Ingénierie du Sport » à l’Upfr Sports Besançon – Coach U19 –ouvrard.to@gmail.com

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